Texte de jeunesse · Prose brève · 3 minutes
L’Écrivain
Assis sur un banc, un homme prête des histoires aux passants. Mais qui écrira la sienne ?
J’ai écrit ce texte à vingt ans pour Kiffer la Prose, un magazine de création littéraire étudiante dont j’étais alors le vice-président. Il compte parmi mes premiers textes publiés. Mon écriture a beaucoup évolué depuis ; je le partage ici comme une trace de mes débuts.
Il s’est assis, comme chaque jour, sur le petit banc du parc Paul-Mistral. Ce petit banc en bois, taché par la fiente de pigeon, les coups de stylo et le blanc pour écoliers. Seul face à la vie grouillante des passants qui passent. Sans penser au temps passant, il écrit. Sur son carnet, il note. Il gribouille. Cet homme écrit la vie, dans ce qu’elle a de plus simple et de plus complexe.
Une jeune demoiselle qui fait son jogging se voit dotée d’un mari, d’un enfant en bas âge, d’une envie aussi : vaincre. Les préjugés, la routine… Elle court pour se sentir bien. Pour vivre.
Peut-être.
L’écrivain ne sait pas.
C’est dur d’être une femme de nos jours.
Un vieil homme noir aux cheveux blancs, plus loin, assis sur un banc, regarde fixement vers l’horizon, les yeux dans le vide. À lui aussi, l’écrivain fait un don. Et son regard se transforme en porte vers le souvenir, celui d’une femme resplendissante des îles de France, beauté exotique qui, un jour de l’an 1947, imprima l’empreinte de son corps chaud tout contre lui. Qu’il était jeune alors. Une salle de bal, des rires se répercutant sur des murs ornés de peintures sans réelle valeur, deux grands lustres émettant une douce lumière en direction d’un parterre de couples virevoltant au rythme d’une valse viennoise. L’amour, la vie. Un délicat parfum de jasmin. Elle contre lui. C’était il y a tellement longtemps, la porte se referme trop vite. La serrure commence à rouiller.
Peut-être.
L’écrivain ne sait pas.
C’est dur d’être un vieillard de nos jours.
J’aime écrire des vies. Écrire la vie, c’est présomptueux, personne ne peut faire ça. Écrire une vie, par contre, c’est absolument fabuleux. Les concevoir, les modeler, leur donner la forme et la couleur souhaitées. C’est ça, être écrivain. Face à la vie grouillante des passants qui passent, l’écrivain observe. Et il écrit.
Un témoin de mariage ayant assisté à l’union de la femme de sa vie avec son meilleur ami.
Une révolutionnaire en guerre contre l’idéologie capitaliste et le lobby des banques.
Une mère de famille emmenant son fils à l’école.
Un SDF jouant de la guitare pour quelques pièces.
Un amoureux transi.
Un toxicomane en crise de manque.
Un homme d’affaires endormi lors de sa pause clope de la matinée.
Le premier baiser d’un jeune couple.
Des ados riant aux éclats.
Écrire, c’est faire vivre. Donner à ce qui n’est pas les traits de ce qui est ; reflet de ce que nous sommes. Ou non. Une illusion ? Assurément, la plus réelle qui soit.
Je suis écrivain. Peut-être. Je ne sais pas.
À votre avis ? Quelle est mon histoire ?